Brexit, la démocratie, et les travailleurs britanniques
Brexit, la démocratie, et les travailleurs britanniques
John Mullen
Les élections anticipées, sans doute en novembre, au Royaume-Uni devrait permettre de replacer au centre du débat les intérêts des travailleurs. Toute la population britannique semble avoir été emportée dans un tourbillon politique qui a commencé par un désaccord au sein de l’élite concernant la politique extérieure. Mais, pour les travailleurs, le Brexit ne peut pas être la question politique principale. L’opposition à l’autoritarisme sans précédent de Boris Johnson et le combat contre l’austérité et le racisme sont prioritaires.
Que le pays reste dans une alliance telle que l’Union européenne ou qu’il en sorte ne peut pas être la question centrale pour les classes populaires britanniques. Le sort des travailleurs dans des pays de l’UE et de ceux dans les pays européens hors-UE ne présente guère de différence radicale. Depuis 40 ans, le fait d’être dans l’UE n’a aucunement protégé les travailleurs du Royaume-Uni d’un néolibéralisme violent et ravageur. Les résultats d’une sortie, à moyen terme, dépendront du rapport de forces, et de la possibilité, ou non, d’imposer un gouvernement qui reflète partiellement leurs intérêts.[1]
Cet été, la droite britannique semble vouloir faire concurrence à la droite américaine, mettant à la tête du pays Boris Johnson, incarnation, tout comme Trump, de l’arrogance bourgeoise déchaînée (même si Johnson est plus littéraire). Johnson utilise librement insultes racistes et homophobes dans ses conversations, il prône l’austérité accélérée pour les masses et des homards au dîner pour les siens. Certes, il n’a pas proposé de bombarder les ouragans, ni tenté d’acheter des régions qui appartiennent à d’autres pays : Il faut dire qu’en matière de politique-spectacle, Trump est un concurrent difficile à égaler.
La direction du parti conservateur a été prise par son aile dure. Les deux concurrents à l’élection récente du dirigeant, Johnson et Hunt, étaient aussi réactionnaires l’un que l’autre. L’actuelle ministre de l’intérieur, Priti Patel, travaillait précédemment dans une équipe de communication pour l’industrie du tabac. Lors de la légalisation du mariage gay en 2015 elle a voté contre et jusque très récemment elle appelait au rétablissement de la peine de mort.
Contexte : lutte des classes
Les médias se montrent obsédés cette semaine par le détail de la tactique du gouvernement conservateur anglais et ses contradictions, ce qui paraît effectivement un cirque impressionnant, mais pour comprendre la situation politique il faut revenir au conflit de classe. Depuis 1979 et le nouveau régime thatchérien, l’austérité néolibérale est allée infiniment plus loin outre-manche qu’en France. A titre d’exemple, un contrat de travail « zéro heures » permet aux employeurs de faire appel à un salarié uniquement les jours où ils ont besoin de son travail, les autres jours n’étant pas payés. Près d’un million de salariés ont des contrats « zéro heures ».
On ne peut pas lister ici tous les ravages du néolibéralisme en Grande-Bretagne. Privatisation des chemins de fer, des prisons, imposition de frais de formation de 11 000 euros par an pour les étudiants à l’université, fermeture de bibliothèques, coupes sombres partout. L’âge de retraite est à 67 ans actuellement, le passage aux 68 ans est programmé, et un rapport publié par des proches du parti conservateur propose un âge de départ à 75 ans pour 2035. L’implication du capital privé dans les services publics d’éducation et de santé est massive et en cours d’accélération. Entre temps, une enquête des Nations Unies a trouvé que 14 millions de citoyens outre-manche vivent dans la pauvreté. 60% des familles pauvres comporte au moins un salarié. Le nombre d’enfants sans abri est passé de 87 000 en 2013 à 131 000 en 2018.
Pour beaucoup de britanniques, même à gauche, l’idée de rester au sein de l’Union européenne est devenue un symbole désespéré d’opposition à la xénophobie. La politique de l’UE concernant les noyés en Méditerranée est pourtant témoin que la vie des migrants n’est pas la priorité. Et on ne peut pas dire que l’adhésion à l’UE ait protégé les travailleurs britanniques ! L’UE avait 40 ans pour convaincre les moins privilégiés qu’elle agissait dans leurs intérêts : son échec a donné le résultat Brexit en 2016.
Résistance
Face à cette offensive historique contre les salariés, mise en place par Thatcher mais repris par les gouvernements travaillistes Blair et Brown entre 1997 et 2010, la résistance a été réelle mais généralement de faible ampleur. Entre 2000 et 2017, pour chaque millier de salariés il y avait en France, en moyenne, 124 jours de grève chaque année. En Belgique il y en eut 84, au Royaume-Uni 24. Les lois antisyndicales de Thatcher, (et l’augmentation massive des salaires des dirigeants syndicaux nationaux) ont affaibli la résistance sur le lieu de travail, et c’est la raison clé du tsunami néolibéral.
La colère contre l’austérité est pourtant extrêmement vivace : le vote lors du référendum de 2016 en était une des conséquences. Les milliards de livres donnés aux banques suite à la crise financière de 2008, et l’austérité féroce, ont produit une volonté de faire un pied de nez à l’élite en votant contre son projet européen. Bien sûr, la xénophobie contribuait aussi à la victoire du « Non », mais celle-ci avait une nature contradictoire qu’a tenté de nier une bonne partie des commentateurs de gauche.
L’autre résultat, ces dernières années, de la colère contre l’austérité a été la conquête, contre toute attente, par la gauche radicale, de la direction du parti travailliste. Convaincu que les idées de la gauche radicale étaient mortes et enterrées, Blair avait mis en place un nouveau système pour l’élection du dirigeant du parti travailliste, qui donnait beaucoup de pouvoir aux individus membres du parti, et beaucoup moins aux députés. Il était convaincu qu’un tel dispositif aiderait la droite du parti. Mais une vague de radicalisation a permis d’élire Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes en 2015. La moitié des députés travaillistes au moins en fut horrifiée et lança une série de campagnes et de manœuvres pour le déloger, sans succès pour l’instant. Les médias aidèrent, participant à la plus grande campagne de diffamation dans la vie publique britannique depuis 50 ans. Corbyn fut présenté comme un ami du terrorisme, ensuite comme un « putain d’antisémite » dans les mots de Margaret Hoche, une des députés travaillistes de la droite du parti, et notoirement dépourvue de tout principe politique.
Nous nous trouvons donc face à une polarisation politique, comme dans bien d’autres pays européens. Un néolibéralisme effréné d’un côté et un nouveau réformisme de gauche de l’autre. Le programme des travaillistes sous Corbyn tourne le dos au néotravaillisme de Blair si avide de marchés tout puissants. Les travaillistes proposent aujourd’hui d’abolir les frais de formation à l’université et les contrats « zéro heures », de renationaliser les chemins de fer, réinvestir dans le système de santé, lancer des réformes écologiques ambitieuses, augmenter le salaire minimum de façon conséuente, investir 500 milliards de livres dans l’infrastructure du pays, faire payer aux riches plus d’impôts... Début septembre, le Financial Times titrait en première page que Corbyn comptait transférer 300 milliards de profits de la poche des patrons à celle des salariés… Et Corbyn est un vétéran de la gauche radicale, dépourvu d’ambition personnelle, qu’on a pu voir dans toutes les manifestations, grandes ou petites depuis 40 ans. Sa victoire a été accompagnée d’une vague d’adhésions au parti travailliste. Le parti compte désormais 500 000 adhérents, son plus haut niveau depuis plus de 40 ans, et est sans doute le parti de gauche le plus grand d’Europe.
A droite, le parti conservateur, le plus vieux parti politique d’Europe (né dans les années 1840) est entré dans une crise historique qui pourrait le voir disparaître (évidemment une excellente chose). Cette semaine, un ancien premier ministre conservateur (John Major) va aux tribunaux pour tenter d’empêcher la suspension du parlement par Johnson, et on ne compte plus les mandarins de droite qui dénonce cette attaque sur la démocratie. Ving-deux députés conservateurs sont prêts à voter contre leur propre gouvernement (qui a une majorité d’une seule voix à la chambre des Communes).
L’épisode Brexit a été une catastrophe pour les conservateurs, qu’il s’agisse des thatchériens purs et durs ou des centristes (« one-nation tories »). Les dirigeants des grandes entreprises voulaient tous rester dans l’UE. Mais les partis politiques du capital sont traversés par des contradictions et ne traduisent pas de façon univoque les priorités de la dictature du profit. Une forte minorité des députés et militants conservateurs, nostalgiques du passé glorieux du royaume ou défenseur d’une section des petits patrons était en faveur d’une rupture avec l’UE. Cette droite rêvait de profiter d’une sortie de l’UE pour accélérer le néolibéralisme et faire du pays un paradis fiscal et social pour le capital. (C’est la raison pour laquelle une des priorités de Corbyn était que l’accord de sortie comprenne des garanties pour les droits des travailleurs et les règles écologiques). La victoire du Non en 2016 incluait les voix de ce courant, et aussi les voix d’une révolte contre l’élite, les voix xénophobes, et les voix de ceux qui voyaient dans la sortie de l’UE la possibilité de casser le néolibéralisme en cours. Cette complexité a mené à une confusion massive, et également à une situation où, dans les classes populaires, chaque famille est divisée sur la question.
L’échec de Thérésa May
Ignorer le résultat de la consultation démocratique de 2016 aurait constitué un suicide politique, alors Theresa May, nouvelle première ministre conservatrice, s’est employée à négocier avec les 27, d’une évidente position de faiblesse, puisqu’un négociateur contre 27 ... Le moment a été marqué également par une vague de dénonciation de ceux qui ont voté Brexit. Les journaux semblaient remplis d’intellectuels qui trouvaient que le peuple avait mal voté parce qu’il était con et raciste, et qu’on n’avait qu’à l’obliger à revoter jusqu’à ce qu’il fasse ce que demandait les élites. D’où une campagne pour un deuxième référendum, campagne qui a fini par avoir une certaine assise populaire.[2]
La partition de l’Irlande, mise en place il y a un siècle pour défendre les intérêts coloniaux britanniques est revenu hanter la classe dirigeante britannique. Le rétablissement, logique lors d’un Brexit, d’une frontière physique entre les deux Irlandes, risquerait de provoquer une réaction de la part des républicains, voire d’encourager les groupuscules armés dissidents. La solution qui aurait semblé logique (mise à part la réunification de l’Irlande, solution juste mais lointaine) aurait été de décider un statut particulier pour l’Irlande du Nord. Mais le gouvernement de May et ensuite celui de Johnson dépendent d’une alliance avec le DUP, le Democratic Unionist Party, organisation de la droite dure anti catholique de l’Irlande du Nord, qui rejette violemment toute tentative de traiter l’Irlande du Nord différemment du reste du ‘Royaume-Uni.
Ce qui nous amène à la situation début septembre. Plus courageux que moi, celui qui se livrerait à des prévisions sur les évènements précis des semaines à venir ! Le scandaleux projet autoritaire de Johnson, de suspendre le parlement quelques semaines pour éviter une contestation, a eu l’effet de mettre dans la rue un grand nombre d’anglais attaché au respect des institutions démocratiques. Les premières manifestations étaient variées en tonalité : certains sont venus manifester avec le drapeau du capitalisme européen, d’autres ont mis l’accent sur la colère contre Johnson et le besoin d’élections législatives immédiates.
Le parti travailliste est divisé sur la question de l’UE, et Corbyn est soumis à des pressions contradictoires. L’aile pro-UE est forte, mais l’idée d’unir le stravailleurs ocntr el’austérité quel qu’ait été leur vote en 2016 est dominante. Pour l’instant la résultante est une promesse d’élections immédiates, avec la proposition qu’un gouvernement travailliste autorise un nouveau référendum une fois un nouvel accord négocié. Il semble y avoir un consensus, même parmi ceux comme moi-même qui voient dans l’Union européenne un bloc néolibéral peu démocratique, qu’une sortie sans accord ne correspond pas à la volonté exprimée dans le référendum de 2016.
Il n’est pas aisé de savoir quelles seront les conséquences d’une sortie sans accord : nous manquons de commentateurs objectifs, et les horreurs prédites pour l’immédiat en cas de vote Brexit en 2016 ne se sont pas réalisées. Mais il y aura sans aucun doute une grave désorganisation de l’économie dans un premier temps. Les usines qui importent des pièces détachées (c’est-à-dire quasiment toutes les usines du pays) auront des difficultés tout de suite, et la sortie sans accord donnera l’occasion à la droite et aux patrons de tenter d’anéantir les quelques garanties que la réglémentation européenne fournit en matière de droits et d’écologie.
En tout état de cause, l’intervention de masse dans la rue, et par la grève, sera indispensable pour avancer des options politiques contre le tout-profit. Les élection imminentes mettront en scène un choix clair : d’un côté Johnson, et ses slogan « pas de capitulation devant l’UE » et « avec le peuple, contre le parlement » De l’autre, Corbyn muni d’un programme plus à gauche que ce qu’a proposé les travaillistes depuis 40 ans. Il faudra que Corbyn gagne, mais même dans ce cas là, il ne pourra pas imposer son programme contre la résistance de la classe dirigeante sans une mobilisation massive par en bas.
John Mullen est un militant anticapitaliste de la région parisienne, qui participe à la France Insoumise.
[1] Pour les lecteurs à l’aise en anglais, une analyse marxiste assez complète ici http://isj.org.uk/brexit-blues/
[2] Des analyses sérieuses du vote de 2016, comme celle de Lord Ashcroft, montre que la situation était beaucoup plus complexe, et que le vote xénophobe n’était pas le facteur principal. https://lordashcroftpolls.com/2016/06/how-the-united-kingdom-voted-and-why/
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